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09.06.2007
Fatah Al-Islam: Origines et Conséquences
Depuis le 19 mai, des affrontements violents opposent dans le Nord du Liban, l’armée et les forces de sécurité intérieures (FSI) libanaises à des activistes du Fatah Al-Islam, un groupuscule existant officiellement depuis septembre 2006. Ce mouvement est une dissidence du groupe Fatah Intifada crée en 1983, qui est également une scission du Fatah de Yasser Arafat. Pourtant l’OLP et même le Hamas se sont officiellement désolidarisés de ce groupuscule qui présente un modus operandi et une idéologie plus proche du salafisme transnational d’Al-Qaida, que du nationalisme palestinien[1].
D’après les propos de Chaker Al-Abssi, leader du Fatah Al-Islam, il n’y aurait pas de lien direct entre sa mouvance et celle de Ben Laden, mais l’organisation reste similaire : des Moudjahids (combattants) de différentes nationalités (saoudiens, libyens, syriens, libanais), ainsi qu’un système de cellules dormantes puisque la première confrontation avec l’armée s’est déroulée dans un quartier chic de Tripoli contre des «voisins sans histoires» comme le rapporte une habitante du quartier: «Quand les militaires leurs ont demandé de se rendre et précisé qu’ils ne voulaient pas de violences, mes voisins ont répondu qu’ils ont pour mission de combattre l’Amérique et Israël. L’armée a rétorqué qu’ils n’avaient qu’à aller dans le sud du pays si ils voulaient se battre. Les autres se sont mis à crier ‘Allah Akbar’ et n’ont pas arrêté de tirer ![2]».
Le Fatah Al–Islam s'était déjà distingué en février dernier en perpétrant ses premiers attentats dans la montagne chrétienne, non loin de Beyrouth, au moyen de bombes placées dans des bus. L'armée libanaise avait procédé à plusieurs arrestations[3](dont quatre syriens).
Comment ces jihadistes ont ils pu infiltrer les territoires palestiniens ? Il faut d’abord remonter à la mort de George Habbache et de Wadie Haddad, tous deux cadres du FPLP (Front Populaire de Libération de la Palestine, organisation marxiste rivale d’Arafat), qui contrôlaient les camps palestiniens au nord du Liban. Leurs disparitions ont permis l’ouverture et l’accès à différentes mouvances et idéologies, comme le Fatah Intifada, milice pro – syrienne qui s’est islamisé dans les années 90. Aujourd’hui, la situation extrêmement précaire des palestiniens ajoutée aux affrontements sanglants entre les différentes milices du Fatah et du Hamas ont accentué cette tendance d’infiltration aussi bien au Liban que dans les territoires palestiniens. A Gaza, un célèbre journaliste anglais de la BBC, Alan Johnston est retenu en otage depuis plusieurs mois par un nouveau groupe sorti de l’ombre : «L’armée Islamique», qui s’est officiellement présenté dans une vidéo envoyée à Al - Jazeera en Mars. «On assiste à un réveil de l’Islam depuis 25 ans maintenant», déclare Abu Ahmed Taha, un membre influent du Hamas. «Mais aujourd’hui, l’influence d’Al Qaida représente un réel problème pour nous[4]». Mr Taha précise que le danger provient du nombres influents de milices sporadiques et ad hoc qui alimentent les tensions déjà exacerbés au sein des territoires[5]. Une animosité et un désespoir qui tournent beaucoup de jeunes vers une carrière de Jihadistes, là où le panarabisme et le nationalisme ont échoués.
Pour revenir aux camps de Nahr al Bared et de Baddaoui au nord du Liban, les autorités parlent de l’influence de Damas, déjà soupçonné d’être derrières les principaux attentats qui suivirent la mort de Rafic Hariri avec les conséquences que l’on connaît. Le principal argument est que Chaker Al-Abssi a fait un tour dans les geôles syriennes pour son appartenance à Al Qaeda avant d’être relâché il y a un peu plus de deux ans. Ce même Al-Absi a aussi combattu sous le nom d’Abou Hossein au sein de l’Armée islamique en Irak auprès du défunt Abou Moussab al – Zarquaoui[6]. Ce dernier avait souhaité se rendre au Liban pour y implanter un réseau chargé de préparer des opérations terroristes sur le sol hébreu. D’après Alain Rodier, du Centre Français de Recherche sur le Renseignement, il en a été fermement dissuadé par les Iraniens dont il était alors un affidé. Il a échappé par la suite aux services secrets iraniens mais n’a pas réussi à mettre ses plans à exécutions[7]. Abou Hossein, qui était déjà recherché par la Jordanie pour sa participation au meurtre du diplomate américain Lawrence Foley, a donc repris le flambeau. Accompagné de plusieurs jihadistes irakiens, il reprit les locaux du Fatah Intifada dans le camp de Nahr al Bared au Liban. Apparemment ce serait Abou Khaled al-Aamlé, ancien adjoint d’Abou Moussa, le fondateur du Fatah Intifada, qui aurait contribué à la structure du Fatah Al-Islam en envoyant des Moudjahidins de par le monde, directement de Damas. En retour, il est considéré comme un renégat de la part du Fatah intifada[8]. Pour Bernard Rougier, chercheur à l'Institut français du Proche-Orient (IFPO), «ce sont des réseaux religieux locaux, à tendances salafistes, qui ont pu faciliter l’implantation du Fatah al-Islam[9]».
La Syrie était déjà montré du doigt pour ses ingérences en Irak et il est indéniable que les nombreuses tentatives pour déstabiliser l’instauration d’un tribunal international place le régime de Bachar Assad comme suspect numéro 1. Toutefois, sortir la carte d’un Djihad inspiré par Ben Laden peut s’avérer troublante. «L'agenda politique de la Syrie laisse entendre qu'elle est derrière ce mouvement, mais tout n'est pas aussi clair. On peut se demander si l'Arabie Saoudite sunnite ne joue pas aussi de son influence afin de contrer le pouvoir grandissant du Hezbollah chiite», exprime Hasni Abidi, Directeur du Centre d'étude et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam)[10]. Pour Bernard Rougier, il y a effectivement un intérêt commun entre le Fatah al Islam et le gouvernement de Bachar, mais pas dans le sens d’une connivence. Il explique que les groupes sunnites libanais, même les plus radicaux ont fait le choix de la protection communautaire. En dépit de tous les différents que ces groupes peuvent avoir avec le gouvernement, ils se joindront au sein du clan Hariri en cas de confrontation avec le Hezbollah. «Le Fatah Al-Islam est le seul mouvement sunnite qui refuse de s’inscrire dans cette logique confessionnelle. Il obéit à son propre agenda qui consiste à lutter contre les objectifs occidentaux», raconte Bernard Rougier. «Par conséquent, il y a dans cette division un gain en commun qui réside dans la déstabilisation du Liban[11]».
Quant au Hezbollah ? Et bien le mouvement chiite se veut critique envers le Fatah Al-Islam mais maintient une position neutre en estimant que le fait de s’en prendre à la structure du Fatah Al Islam au sein des camps palestiniens est une ligne rouge à ne pas dépasser tout comme s’en prendre à l’armée libanaise est une ligne rouge à ne pas franchir. «Il est intéressant de constater que le Hezbollah n’a pas, jusqu’aux dernières nouvelles, émis d’opinions concernant le Tribunal international», observe Barah Mikaïl, spécialiste du Moyen Orient à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques. «Nasrallah s’est placé dans l’opposition par rapport aux évolutions précédentes, et tente de se reconfigurer par rapport aux nouveaux événements», conclut-il[12].
D’après Seymour Hersh, célèbre journaliste au New Yorker qui a pu interviewer le leader du mouvement chiite quelques mois auparavant, la nouvelle position de Nasrallah s’expliquerait à travers les extrêmes précautions prises pour sa sécurité non pas à cause de l’état hébreu, mais en raison des menaces exercés par les services secrets jordaniens ainsi que par divers mouvances sunnites se revendiquant d’Al Qaida. «N’est ce pas ironique ? Le héros de la rue arabe, devient une menace pour les arabes sunnites qui l’accusent de mener une guerre sectaire» a écrit Seymour Hersh[13].
Cette situation complique également la position du Hamas qui se retrouve face à un choix d’une importance stratégique. Si le Hamas décide de se rallier auprès du Fatah de Mahmoud Abbas afin de nuire militairement à l’influence salafiste transnationale dans les camps palestiniens, il participera malgré lui à l’application de la clause 1559 des Nations Unies dont la finalité est de désarmer le Hezbollah au profit d’une armée libanaise. Le groupe chiite représente pour le Hamas un partenaire tactique de taille dans la guerre de harcèlement menée contre l’état hébreu. Un désarment du Hezbollah entraînerait obligatoirement une modification interne du parti religieux palestinien. «C’est l’enjeu majeur qui se joue entre l’armée libanaise et le Fatah Al-Islam», estime Barah Mikaïl. «Si le gouvernement libanais arrive à faire la différence, alors celui-ci estimera qu’il est temps pour lui de prétendre à sa pleine souveraineté sur l’ensemble du territoire à travers la résolution de l’ONU[14]». Par conséquent aux désarmements de toutes les milices libanaise, et donc à la démilitarisation du Hezbollah.
[1]Dans son discours, le Fatah Al-Islam n'hésite pas à déclarer que le Hamas a vendu son âme et tente, dit-on, de récupérer la lutte palestinienne. Voir : http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=7...
[2] Voir émission «C dans l’air » intitulé : «Liban : l’infiltration terroriste», 31 mai 2007, http://www.france5.fr/cdanslair/index.cfm
[3] http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=7...
[4] http://www.nytimes.com/2007/05/31/world/middleeast/31pale...
[5] Ibid[6] Zarquaoui était considéré comme l’ennemi public numéro 1 par les américains en Irak. Il fur en outre, responsable de la décapitation du civil américain Nicholas Berg. Il a été tué par les américains le 7 juin 2006.
[7] http://www.cf2r.org/fr/article/article-Liban-le-Fatah-al-...
[8] Ibid
[9] entretien avec Bernard Rougier, «La Fatah al-Islam, symbole de l’islamisation des camps palestiniens», le 24 mai 2007, www.lemonde.fr
[10]http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=7...
[11] entretien avec Bernard Rougier, op.cit.[12] Voir émission «C dans l’air » intitulé : «Liban : l’infiltration terroriste», 31 mai 2007, http://www.france5.fr/cdanslair/index.cfm
[13]http://www.newyorker.com/reporting/2007/03/05/070305fa_fa...
[14] Entretien avec Barah Mikaïl, http://www.iris-france.org/fr/stream/2007-05-30-bm.php3
02:20 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Liban, Syrie, Camps Palestinien, Fatah Al-Islam, Al Qaida, Djihad, jihadisme
08.06.2007
L'Etat hébreu prêt à se retirer des hauteurs du Golan
Je mets en lien un article du Yediot Aharonot repris par Courrier International :
http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=7...
14:25 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Israël, Syrie, Paix, Golan
01.06.2007
Absence....
Bon, MissWorldwide m’a écrit personnellement pour me faire comprendre que je négligeais pas mal mon blog ces derniers temps. Je ne peux pas vraiment lui donner tort, par contre je peux affirmer qu’elle a réussi à gâcher une de mes pauses mail/café que j’affectionne tant.
Je me dois de donner quelques explications sur mon absence. Je vous rassure tout de suite il ne s’agit pas d’un problème d’argent (je vais essayer de me maintenir à une crise financière par an pour garder le rythme), mais je suis en pleine rédaction du mémoire et ayant accumulé un peu de retard par rapport à mes deadlines, je relègue au second plan mes autres activités. J’ai quand même quelques bonnes nouvelles à faire passer.
Pour commencer, mon voyage en Iran n’est pas définitivement annulé, l’ambassade m’ayant rappelé pour qu’on puisse relancer mes entretiens ainsi que mes dates de séjour (la salle d’attente de l’ambassade est d’ailleurs très intéressante : décoration style Louis XVI avec portraits de religieux au mur). Nous nous sommes fixés septembre comme date de départ, et il ne me reste plus qu’à renvoyer de nouveaux documents pour obtenir des contacts sur place, mais sur ce point je reste encore un peu lent.
Sinon, je vais être publié dans une revue universitaire consacrée au terrorisme. J’ai travaillé sur les stratégies de communications des mouvements jihadistes il y a deux ans, et j’ai eu la chance de pouvoir rédiger un papier au sein de cette revue. Vu que le livre ne sort que maintenant certains éléments de l’article ont du un peu «vieillir». Je n’ai pas encore reçu le livre, mais le titre exact devrait être : «Terrorisme : la RFA et l’Italie à l’épreuve des années de plombs : Imaginaire, réalité» - édition Peter Lang – Bern, Francfort, Oxford, New York, Vienne
Pour revenir au Blog, au regard des nouvelles crises qui traversent la région (retour de Moqtada al Sadr, Fatah al Islam, dialogue Iran-Us, départ de Peretz, enlèvement de citoyens britanniques en Irak), je suis extrêmement frustré de ne pas pouvoir y consacrer plus de temps, notamment sur les derniers événements au Liban. Manu, si jamais tu lis ce post, n’hésite pas à nous faire part de ta connaissance sur le sujet.
Pour me faire pardonner, voici une petite surprise trouvée lors d’une recherche d’info destinée au mémoire : une lettre d’un ancien agent du renseignement adressée aux futurs candidats au métier d’ «espion». On dirait un film sur la CIA avec Al Pacino mais c’est la réalité et c’est en France. Bonne lecture
Lettre pour les candidats espion par Alain Rodier,publié sur le site du Centre Francais de Recherche sur le renseignement
Note de réfléxion n°5
Lettre ouverte aux candidats espions
Alain Rodier
Durant ma carrière professionnelle au service de l’Etat et, depuis que j’ai pris une retraite que je pense méritée mais active, j’ai été amené à rencontrer de nombreux postulants au métier d’« espion ».
C’est avec beaucoup de réserve que j’ai communiqué avec certains d’entre eux car je savais pertinemment que la majorité de ces « volontaires » se faisait une idée totalement erronée à propos de ce métier. A leur décharge, ce n’est certes pas leur faute. En effet, le mot même « espionnage » a été totalement dévoyé par les auteurs de livres ou de films se rapportant à cette activité. La faute en incombe également aux services eux-mêmes qui, parfois, ont commis des bavures qui ont fait la « une » des médias. Bien sûr les journalistes ont aussi leur part de responsabilité étant donné les reportages pour le moins fantaisistes qu’ils ont commis sans être jamais démentis puisque qu’il est de tradition que les services ne répondent jamais aux attaques auxquelles ils sont régulièrement soumis.
La fascination qu’exerce l’espionnage provient d’un sentiment psychologique autant fait d’attirance que de rejet. Attirance due aux fantasmes des auteurs cités plus haut qui laissent croire que l’espion connaît une folle vie d’aventures ponctuée de casinos, de coups de feu et de splendides créatures accueillantes. Le rejet provient de l’immoralité supposée de ces activités, surtout dans les démocraties respectueuses des Droits de l’Homme où les censeurs journalistiques ont remplacé le clergé d’antan.
Je souhaite aujourd’hui tenter de répondre à quelques questions que les postulants à ce métier se posent légitimement.
Il convient donc, dans un premier temps, de revenir à la dure réalité des choses en cassant les pattes à de nombreux canards qui ont cependant la vie dure comme le disait le regretté Robert Lamoureux dans un sketch « le canard est toujours vivant ».
Premier mythe : le mot « espion »
Il faut revenir à un peu de vocabulaire de base. Dans les services, le mot « espion » est proscrit ou, plutôt, il est réservé à l’adversaire car jugé comme péjoratif. C’est pour cela que l’on parle de « contre espionnage », activité qui consiste à déjouer les manœuvres de ses « espions » (car lui il en possède puisque c’est lui le « méchant »).
Donc, selon le jargon usité, on parle de « recherche » et d’« exploitation » du renseignement mais surtout pas d’« espionnage ». Le fonctionnaire est en conséquence un « officier de renseignement », un « officier traitant » - OT - ou un « analyste ». L’« agent » n’appartient pas au service. C’est une personne rémunérée pour fournir des informations à son OT. Si ce quidam n’est pas rémunéré, c’est alors un « honorable correspondant » (HC).
Deuxième mythe : la vie aventureuse
S’il est vrai qu’un fonctionnaire des services est amené à prendre de temps en temps plus de risques que son homologue de la Poste (ce dernier ayant l’avantage d’avoir le droit de grève), cette affirmation est à nuancer. Durant toute sa carrière, il courra beaucoup plus de risques d’être la victime d’un accident de la circulation sur son trajet domicile-travail que dans toutes les activités qu’il pourra mener. Cela m’est arrivé : je me suis fait renverser sur un passage piétons, et il ne s’agissait pas d’une tentative d’assassinat mais d’un banal accident.
Contrairement à ce que l’on peut voir dans les films du genre, c’est un métier ou l’on tue très peu. Si quelqu’un décide d’assassiner un officier de renseignement « histoire d’aérer » comme le disait avec humour Michel Audiard, c’est qu’il l’a repéré. A terme, tout ce qu’il gagne est que sa victime est remplacée par un autre OT qu’il ne connaît pas et qui, en conséquence, représente un risque encore plus important pour lui.
D’autre part, tout fonctionnaire des services passe beaucoup plus de temps derrière un bureau que sur le terrain. Le début de carrière consiste d’ailleurs à devenir un spécialiste exploitant les renseignements et informations recueillis par d’autres. Certains y passeront toute leur carrière.
Troisième mythe : le « terrain »
Lorsque je dirigeais le premier exercice « terrain » destiné aux stagiaires subissant le stage initiatique de début de carrière, je les laissais s’habiller comme ils l’entendaient. La plupart d’entre eux revêtaient alors le déguisement du flic en civil façon « Starky & Hutch ». C'est-à-dire : blouson de cuir ou de toile, jean, baskets. J’avais alors énormément de mal à leur faire comprendre qu’ils étaient repérables par tout professionnel de la vie clandestine et qu’il est plus discret de porter une cravate (pour les hommes) et de l’ôter si l’on se retrouve dans un endroit où cela fait désordre (comme dans un quartier mal fréquenté), mais que l’inverse n’est pas vrai : un traîne savate qui entre dans un hôtel de luxe se fait immédiatement repérer par le personnel du desk.
Ensuite, ce qui les surprenait, c’est le temps que l’on passe à attendre (et souvent pour aucun résultat) sans que rien ne se passe.
La surprise la plus désagréable pour eux était le contrôle tatillon des financiers qui épluchaient leurs notes de frais. Attention à tout dépassement des barèmes imposés et surtout, à des dépenses non justifiées. Il fallait que je leur rappelle sans cesse qu’ils dépensaient l’argent du contribuable et que celui-ci devait être économisé et employé à juste titre. D’ailleurs, les services des autres pays sont liés aux mêmes règles administratives qui sont souvent encore plus draconiennes. Ainsi, dans un pays étranger que je ne nommerai pas, je repérais les personnes chargées de me filer car, une fois assises dans un café (ou un restaurant), elles ne consommaient pas car elles n’avaient de budget alloué pour cela.
Les OT ne sont pas armés. Toujours dans ce pays étranger, j’aimais bien, lorsque je prenais un vol intérieur, m’installer dans la salle d’attente à proximité du portique de sécurité. Je repérais ainsi les policiers qui étaient chargés de surveiller mes faits et gestes car, comme tout passager embarquant sur un vol, ils étaient obligés de laisser leur arme de service aux membres de l’équipage. Il faut dire que pour ma défense personnelle, je ne possédais personnellement que mon stylo Mont Blanc « Diplomate » qui m’avait été gentiment offert par des amis avant mon départ en poste ! En effet, n’en déplaise à certains auteurs, les officiers de renseignement ne sont généralement pas armés car cela constitue un risque d’être repéré au premier contrôle de routine. La hiérarchie préfère un officier traitant mort qu’une « bavure » dont les conséquences diplomatiques et politiques peuvent être catastrophiques. Certes, il existe quelques exceptions à cette règle, mais elles sont extrêmement rares.
Quatrième mythe : la « solitude » de l’espion
Heureusement pour lui, c’est absolument faux. L’officier de renseignement travaille en équipe et d’ailleurs, c’est heureux pour lui car c’est ce qui fait sa force. Tout d’abord, il subit une formation initiale (que d’aucuns jugent trop courte) puis il poursuit son éducation dans les bureaux au contact des ses anciens qui lui enseignent peu à peu les rudiments du métier. Sur le terrain, il est dirigé, orienté et contrôlé en permanence par la hiérarchie. Il peut recevoir des renforts (parfois à son insu) et, s’il bénéficie tout de même d’une certaine autonomie, il doit finalement rendre compte de ses actions dans le moindre de détail. Aucun cadeau ne lui sera fait car il subira les conséquences de ses erreurs. S’il tente de dissimuler quoique ce soit, cela sera fatal pour sa carrière.
Mais cette « assistance » est aussi une grande arme. Grâce à la Centrale, il peut apprendre qui est qui dans son environnement immédiat (elle lui communique uniquement les informations dont il a besoin pour mener à bien sa mission), il peut déjouer certaines chausses trappes, comprendre s’il va dans la bonne direction ou s’il est en train de se « planter en beauté ». C’est d’ailleurs là un des avantages qu’ont les services officiels sur les officines privées, lesquelles n’ont pas de ce soutien de la « base arrière ». L’Administration bénéficie d’une mémoire qu’aucune société privée au monde ne possède. Beaucoup d’anciens des services, passés dans le privé, se sont aperçus à leurs dépens de cette différence fondamentale.
Cinquième mythe : l’espion est un « super héros »
C’est dommage, mais c’est faux. L’officier de renseignement est un être humain, moyen, comme les autres. Les surdoués (ou plus exactement ceux qui croient l’être) considèrent très rapidement que leurs qualités ne sont pas correctement reconnues et exploitées ; que la hiérarchie ne leur fait pas assez confiance ; qu’elle ne leur confie pas les missions qui sont dignes d’eux, etc. Inutile de préciser que ces personnes ne font pas de vieux os dans les services et vont vite pantoufler dans le privé. Ils ont tout simplement oublié qu’une des premières qualités demandée à l’officier de renseignement est la modestie, voire l’humilité.
Sixième mythe : l’enrichissement supposé des officiers de renseignement
Un adage dit « si vous voulez sortir d’un casino avec beaucoup d’argent, il faut y être entré avec encore plus d’argent ». C’est également un peu le cas. En effet, la personne effectuant ce métier est avant tout un fonctionnaire (ce qui a des avantages que je ne contredis pas) qui gagne honnêtement sa vie mais qui n’a aucune chance de faire fortune grâce à ses activités professionnelles. A titre d’exemple, les fonctionnaires des Affaires étrangères parviennent à mettre beaucoup plus d’argent de côté pour leurs vieux jours. Ils passent en général, beaucoup plus d’années à l’étranger, où les salaires sont beaucoup plus avantageux qu’en métropole que les membres des services. D’ailleurs, beaucoup comprennent vite que l’enrichissement ne viendra pas de ce métier et, après quelques années d’activité au sein des services, ils passent dans le secteur privé qui est plus rémunérateur.
Les fondements de la passion pour le renseignement
Malgré tout ce qui précède, le renseignement est un métier passionnant.
D’abord, il ne s’agit pas d’un métier mais de métiers au pluriel. La palette est large, du linguiste distingué au scientifique, de l’expert en armements au chimiste, en passant par le photographe, l’informaticien, le transmetteur, etc. Il faut vraiment être très difficile pour ne pas trouver un sujet qui corresponde à sa personnalité, à ses connaissances initiales - qui seront enrichies par un apprentissage de tous les jours - et à ses goûts et aspirations. D’ailleurs, s’il le souhaite, la carrière d’un membre des services peut évoluer avec le temps. Cependant, il faut bien reconnaître que quelques spécialistes très pointus dans leur domaine auront du mal à changer de branche.
Puisque j’aborde le problème des carrières, il ne faut pas se faire d’illusion. Comme dans toutes les administrations, la progression et lente, soumise à la réussite de concours pour les personnels civils. En ce qui concerne les militaires, l’encadrement, lors de mon entrée dans les services, avait été très clair et franc : « si vous êtes venus chercher des galons et des décorations, vous vous êtes trompé de maison ». Il est presque impossible à un officier servant dans le renseignement d’atteindre le rang de général, même s’il possède tous les diplômes et la notation nécessaire. Cela est dû en grande partie au fait qu’il est « perdu » pour son arme d’origine dont le bureau des personnels préfère favoriser un officier qui a continué une carrière normale. Son dossier est classé tout au fond du tiroir.
L’officier de renseignement, à la différence de la plupart de ses concitoyens sait qu’il est « en guerre ». Si ce n’est pas un conflit militaire ouvert, c’est une guerre au terrorisme, à la criminalité organisée, économique, politique, stratégique … Il a l’impression de ne pas être dupe. C’est pour cette raison qu’il a souvent envie de casser sa télévision au moment du journal de 20 h 00 en voyant toutes les fadaises qui sont déversées sur le bon peuple. « Citoyens, dormez tranquilles, nous veillons ». Tu parles ! Les dangers auxquels sont confrontés nos sociétés modernes sont immenses, actuels et permanents. C’est encore plus vrai depuis la fin de la Guerre froide car les cartes ont été redistribuées dans le plus grand désordre. Parfois, l’on ne sait plus très bien différencier l’ennemi de l’ami. Pour les services, il n’y a pas d’« amis » mais des pays ou des groupes avec lesquels on coopère à un instant «T» dans un cadre bien précis. Il ne faut pas se bercer d’illusions, personne ne nous fait de cadeau pour nos beaux yeux et notre « exception » française. De toute façon, les belles promesses n’engagent que ceux qui les croient ! Pour cela, il suffit de constater tous les beaux marchés commerciaux qui nous échappent, parfois en raison de l’arrogance, des préjugés ou plus simplement de l’imbécillité de certains décideurs. Cette maxime peut s’appliquer à eux : « si certains préfèrent une vie sans histoire, d’autres font l’Histoire ». Dans cette optique, l’officier de renseignement a l’impression de faire œuvre utile à son niveau dans cette guerre qui n’est pas officiellement déclarée, du moins en France.
Au milieu de la morosité latente, l’officier de renseignement vit épisodiquement des moments de joie uniques, courts certes, mais intenses. Par exemple, quand l’officier traitant obtient le document classifié qu’il convoitait depuis des mois voire des années, quand l’exploitant constate qu’une de ses études amène des changements dans certains détails de la politique de son pays. Je dois reconnaître que j’ai parfois eu cette chance, beaucoup trop rarement à mon goût, mais on ne découvre pas des diamants tous les jours.
Sur le plan humain, l’officier de renseignement est amené à rencontrer des personnes extraordinaires et extrêmement diverses même si, bien évidement, il est loin d’être le seul dans ce cas. Il côtoiera aussi des crapules de la pire espèce et là, il peut y avoir danger, certes pas pour sa vie mais pour son intégrité morale. Attention à ne pas se laisser séduire par les tentations !
Je ne résiste pas au plaisir de citer le prince de Ligne, trouvant que ses paroles peuvent très bien s’appliquer aux métiers du renseignement comme elles le font déjà pour celui des armes (ne pas oublier que les services extérieurs français dépendent du ministère de la Défense) : « aimer le métier militaire au-dessus de tous les autres, à la passion, oui passion est le mot. Si vous ne rêvez pas militaire, si vous ne dévorez pas les livres et les plans de guerre et si vous ne baisez les pas des vieux soldats, si vous ne pleurez pas aux récits de leurs combats, quittez vite un habit que vous déshonorez (…) donnez votre place à un jeune homme tel que je le veux. C’est celui qui sera fou de l’art de Maurice de Saxe et qui sera persuadé qu’il faut faire trois fois son devoir pour le faire passablement. Malheur aux têtes tièdes, qu’elles rentrent au sein de leurs familles ».
Voici donc réunies quelques brèves réflexions sur les métiers du renseignement. De mon expérience personnelle, je ne regrette rien d’autant, qu’avant de m’engager dans cette voie, j’ai d’abord connu une vie classique de militaire. Elle était également passionnante, mais ce qui est curieux, c’est que lorsque je dors, je ne rêve pas de cette période de ma vie alors que, presque toutes les nuits, je replonge dans l’espionnage. Je pense que c’est très symptomatique.
Alain Rodier
Janvier 2006
02:20 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note


