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18.01.2007

Realpolitik et guerre de l'information

Voulant approfondir la question iranienne, j’ai continué ma tournée d’expert à l’université Bar Ilan de Tel-Aviv. A l’entrée, la sécurité me demande si je possède une arme, non pas pour ma tête de terroriste mais parce que la plupart des étudiants (en majorité ceux d’origines russes), travaillent comme agent de sécurité à côté de leurs études. En gros, en plus de l’université, ce sont les premiers à périr dans un attentat kamikaze. J’espère qu’ils ne craignent pas la précarité de l’emploi, car ils risquent de développer un cancer avant les 40 ans.

 

Je rencontre Zeev Magen, professeur à l’Université et qui se veut comme le spécialiste de l’Iran, voir de la culture perse en général. Une photo d’Ahmadinejad en compagnie des rabbins antisionistes du mouvement Nétouré Karta orne sa porte d’entrée et les étagères de son bureau sont remplies de livres écris en Perse et en Arabe. Je suis tombé sur un bon connaisseur de la crise actuelle. Apparemment très gêné de me proposer du café en grain ‘Nescafé’, Magen insiste pour que je ne le boive pas, «Fais semblant de boire le café Julien, je ne t’en voudrai pas. Je sais que vous êtes sophistiqué vous les français avec votre café sans sucre et sans lait».

 

Contrairement à la version officielle, Zeev Magen ne croit pas à une vision apocalyptique de l’Iran. Même si Ahmadinejad est un mystique qui pense que le Madhi (le guide) reviendra parmi les vivants lorsque le chaos règnera sur terre, il ne contrôle –et ne contrôlera- pas le pays. De plus ce n’est pas dans l’intérêt des mollah (bien content de leurs positions actuelles) de voir se réaliser la prophétie chiite. «’Bibi’ Netanyahou (homme politique du Likoud, partie de droite libéral) cherche à convaincre l’occident que Téhéran utilisera sa bombe atomique à des fins destructrices, mais je ne crois pas que ce soit le but des ayatollahs», exprime-t-il. «En revanche, il n’y a aucun doute sur leur volonté de détruire Israël puisqu’ils ne reconnaissent pas sa légitimité. Dans une stratégie commune avec le Hezbollah, les iraniens veulent maintenir la pression sur Israël avec la mise en avant du mythe de Saladin, c’est à dire la victoire à travers la religion, la foi musulmane».

 

Magen démontre ses propos avec l’exemple d’une lettre écrite il y a quelques temps par l’Ayatollah Khamenei à l’intention de Nasrallah. Il est dit qu’en Israël, les juifs ne respectent pas le shabbat, que les femmes portent des tenues provocantes et par conséquent, une société comme celle ci ne peut que s’auto détruire. «C’est intéressant car il est écris la même chose dans le Coran. Le Prophète reproche à plusieurs reprises aux juifs de ne pas respecter leurs traditions», explique-t-il.

 

Magen ne croit pas au succès d’une «Realpolitik» israélienne qui pourrait maintenir une position dominante dans la région, profitant de la confrontation Sunnisme/Chiisme, à travers des alliances contre-natures. Pour lui, Israël paye déjà le prix d’une relation trop étroite avec le shah d’Iran et les conséquences du pragmatisme américain en Amérique Latine sont des exemples frappants du revers de cette politique. «Israël doit se défendre, mais en appliquant les bonnes méthodes, on ne va pas commencer à s’allier avec Al Qaida pour calmer les bassidjis iraniens».

 

Il est vrai que la «Realpolitik» fonctionne, mais à court terme. En pleine guerre froide, quand les soviétiques envahirent l’Afghanistan, la CIA en association avec l’Arabie Saoudite et le Pakistan entraînèrent et formèrent les Moudjahidins venus du monde entier afin de lutter contre l’ennemi rouge. 20 ans plus tard, un réseau de combattant issue de la guerre afghane, plus connu sous le nom d’Al Qaida, détourne deux avions civils pour les envoyer sur les tours jumelles à New York. En 1987, lors de sa création, le Hamas fut prudemment encouragé par les services secrets israéliens, qui voyaient en cette organisation un contrepoids efficace face aux extrémistes du Fatah. La aussi, environs 20 ans plus tard, le Hamas, dont la charte politique prône la destruction de l’état hébreu, remporte haut la main les élections palestiniennes. «Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, nous pensions que la politique ‘diviser pour mieux régner’ qui avait si bien fonctionné par le passé, allait marcher cette fois encore» déclare Rafi Eitan, l’ancien directeur des opérations du Mossad[1] 

   

Il n’y a donc pas d’opposition assez forte aujourd’hui pour jouer avec la ‘Realpolitik’. Zeev Magen reconnaît toutefois que les chiites veulent imposer aux sunnites leur interprétation de l’Islam en prouvant que celle-ci est la seule capable de vaincre Israël. Le succès de Nasrallah auprès de la rue arabe en juillet dernier joue en faveur de la vision chiite iranienne. Il n’y a pas de véritable gagnant dans la guerre de juillet, mais le départ de Dan Halutz  de l’état major israélien a provoqué  des manifestations de joies en plein cœur de Beyrouth. Le Hezbollah a résisté à Tsahal, et Tsahal n’a pas récupéré les soldats enlevés. Pour la rue arabe, Nasrallah est un héros.

«C’est comme la guerre de Kippour en 73, les arabes se sont crus les gagnants en raison du choc pétrolier» lance Ron Schleifer, spécialiste en guerre de l’information au centre de recherche Begin-Sadate de Tel Aviv. «Les israéliens ne comprennent pas les arabes, surtout les ashkénazes», ajoute-t-il. «Ils ne veulent pas voir qu’aujourd’hui, c’est une guerre des médias. Pour Tsahal, influencer l’information, c’est de la propagande, et la propagande, c’est Goebbels. Israël n’arrive pas encore à passer ce stade».

 

Pour ce spécialiste des deux intifadas palestiniennes, la propagande est un outil stratégique dans une guerre, et ne peut être considéré comme négative. Elle permet de cibler et de persuader une audience. Mais Ron Schleifer a du mal à convaincre les institutions israéliennes de l’utilité de cette technique. Pour ces dernières, la propagande est réservée aux régimes totalitaires. «Israël ne pense pas sur le long terme, et son image au niveau international en pâtit. On peut le voir avec l’arrogance de certains officiels israéliens en Europe», explique Schleifer.

 

Dans ses conférences destinées à promouvoir la force et la capacité stratégique de l’info-guerre, Schleifer remarque un réel potentiel constructif auprès des jeunes recrues de Tsahal. Cela ne l’empêche pas de penser qu’Israël à perdu la volonté de vaincre. «La première génération a du lutter pour sa survie, la seconde génération a aussi connu la guerre, mais regardez aujourd’hui on est comme l’Europe, on ne pense qu’aux téléphones portables…». Il ajoute que les palestiniens et les iraniens n’ont aucun problèmes à haïr Israël et le congrès négationniste de Téhéran s’inscrit dans une suite d’exemples régionaux. Depuis les années 60, la théorie du complot a toujours été très vendeur.

 

Mais alors, la rhétorique agressive d’Ahmadinejad présente-t-elle une réelle menace ou es ce seulement de la communication ?  «Ca c’est la question à un million de dollars, et c’est là toute la force de la guerre psychologique».



[1] Gordon Thomas, Mossad : les nouveaux défis, p.181, Nouveau Monde édition

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