23.02.2008
Hezbollah - Israël: Vers une nouvelle guerre?
La mort d’Imad Moughniyeh, tué dans l’explosion d’une voiture piégée le mardi 12 février à Damas, représente une étape importante dans l’histoire du Hezbollah. Personne pour le moment ne revendique sa mort, même si l’Iran et le Parti de Dieu libanais accusent ouvertement Israël de cette attaque. Le gouvernement israélien nie toute implication dans cet assassinat mais ne peut que se réjouir de voir disparaître l’un des hommes les plus recherchés du monde. « Nous n’étions pas les seul à vouloir son élimination », a confié au TIME un ancien responsable des renseignements israéliens. « Les Saoudiens le voulaient, ainsi que les libanais chrétiens », précise-t-il[1]. Toutefois, le discours de Hassan Nasrallah déclarant une « guerre ouverte » avec Israël, traduit l’arrivée de nouvelles tensions dans un pays du cèdre déjà explosif.
Imad Moughniyeh n’était pas réellement un mythe ou un symbole fort au Moyen Orient. A l’exception des déclarations du gouvernement iranien et de Nasrallah, il n’y a pas eu de mouvements de foules importants dans la région. Toutefois Moughniyeh était un cadre incontournable du mouvement chiite libanais. Il semble avoir été un acteur très important dans les orientations prises et la stratégie développée par le Hezbollah au courant de l’été 2006. D’après Barah Mikaïl, chercheur à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques de Paris, son assassinat est donc un coup dur pour le mouvement qui se voit ainsi touché au sommet de sa pyramide. « Le Hezbollah ne vacillera pas pour autant, c'est certain ; mais il a cependant été amputé de l'un des rouages essentiels de son dispositif, tant Moughniyeh était fort de capacités dues pour beaucoup à sa profonde expérience du terrain » a expliqué Barah Mikaïl.
Evoluant en pleine guerre civile libanaise, le parcours d’Imad Moughniyeh constitue la transformation d’une tendance dans les conflits moyen-orientaux, privilégiant le système de la guerre asymétrique face aux armées américaines et israéliennes. Né à Tyr dans le sud du Liban en juillet 1962, Moughniyeh a grandit dans les quartiers sud de la capitale où il a passé l’ensemble de sa scolarité. Il a également étudié un an au sein de l’Université Américaine de Beyrouth. Dans les années 70, il s’engage dans les forces palestiniennes au Liban où il fait ses premières armes en tant que sniper. Il sera par la suite enrôlé dans la Force 17, le commando d’élite chargé de la protection d’Arafat.
En août 1982, les miliciens de l’OLP ainsi que leur chef Yasser Arafat évacuent le Liban avec l’aide de la Légion étrangère française, laissant derrière eux des milliers de civils palestiniens entassés dans des camps ainsi que des milliers de mercenaires se retrouvant sans armée ni cause à défendre. Imad Moughniyeh est l’un d’eux. Comme de nombreux laissés pour compte de l’OLP, il rejoindra rapidement les prêches anti-impérialiste du Cheick Mohammed Hussein Fadlallah, un haut dignitaire chiite qui sera plus tard le chef du Hezbollah. A la fin de cette même année 1982, Moughniyeh sera repéré par des recruteurs pasdarans iraniens envoyés par la toute jeune République Islamique. Sa connaissance du terrain et des moindres recoins de Beyrouth jouèrent largement en sa faveur.
Quelques mois plus tard, le 18 avril 1983, un homme conduit à toute allure d’une voiture piégée qu’il jette contre l’ambassade américaine à Beyrouth. L’explosion fit 63 morts dont 17 américains. La CIA perdit six officiers, le chef de station, son adjoint ainsi que la femme de ce dernier. En octobre de la même année, 243 marines furent tués par l’explosion d’un camion bourré d’explosifs qui percuta leur caserne près de l’aéroport international de Beyrouth. Vingt six minutes plus tard, le bâtiment qui abritait les membres du contingent militaire français de la force multinationale explosa à son tour, tuant 56 parachutistes.
Bien qu’aucun groupe n’ait revendiqué l’attentat contre l’ambassade américaine, les attaques d’octobre qui visaient clairement les forces armées occidentales, eurent des suites au niveau de la communication. Une agence de presse internationale révéla qu’elle avait reçu des coups de fil d’une organisation jusqu’alors inconnue, le «Djihad islamique», qui proclamait être responsable de ces attentats. L’auteur du coup de téléphone avait dépeint son groupe comme des «soldats de Dieu qui aspirent au martyre» et déclaré que leur objectif était d’établir une république islamique au Liban et d’expulser les Israéliens et leurs sympathisants. Les références de cette déclaration portèrent les soupçons directement sur Téhéran. Un mois plus tard, le quartier général de Tsahal dans la cité portuaire de Tyr au Sud- Liban, fut également victime d’un attentat à la voiture piégée entraînant des pertes conséquentes. Pour cette fois, le Hezbollah revendiqua l’attaque tout en niant être l’auteur des précédentes[2]. Une nouvelle force s’était jointe à la guerre civile.
Une nouvelle étape pour le Hezbollah
Le Moyen Orient était alors entré dans une nouvelle phase. Imad Moughniyeh symbolise l’impact de la révolution religieuse iranienne dans la région, de l’aspiration d’une nouvelle génération de combattants au martyre et de la force stratégique de la guerre asymétrique. Aujourd’hui le Hezbollah, qui a toujours nié être l’auteur des attentats cités précédemment, bénéficie d’une très forte popularité auprès de la rue arabe sunnite comme chiite pour avoir tenu tête à Israël à de nombreuses reprises.
C’est pourquoi la mort de Moughniyeh constitue un changement important pour le Parti de Dieu. Alors que l’opposition anti-syrienne durcit le ton, en particulier avec le discours du chef du Parti socialiste progressiste, Walid Joumblatt, un des cadres les plus éminents du Hezbollah se fait tuer à Damas même, dont la réputation des services secrets syriens n’était pourtant plus à faire. D’après le TIME citant des officiels américains, Moughniyeh collaborait également avec l’armée du Madhi dirigé par Moqtada al Sadr en Irak. C’est donc un message fort envoyé à la fois aux Gardiens de la Révolution et au régime de Bachar Assad. Les auteurs de l’assassinat de Moughniyeh ont montré que l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah n’est pas si indestructible qu’il ne paraît. D’ailleurs dès le lendemain de l’attentat, le Président Bush annonça une nouvelle série de sanctions à l’encontre de haut fonctionnaires du régime syrien suspectés ou reconnus coupable de corruption. Les sources citées par le TIME reconnaissent que les renseignements américains avaient suivi intensément les traces de Moughniyeh ces cinq dernières années à travers Bagdad, Téhéran, Damas et Beyrouth[3]. A l’image des membres du Hezbollah réputés pour leur discrétion, beaucoup de mystère enveloppait la personnalité et les actions concrètes de Moughniyeh.
« Cela explique la tonalité virulente du discours de Nasrallah », précise Barah Mikaïl. « Il a fait le choix de menacer du pire quiconque chercherait à mettre à mal les intérêts du Hezbollah. C'est une manière pour lui de signifier à ceux qui chercheraient à pousser sa formation dans ses derniers retranchements que les conséquences d'une telle situation pourraient être fatales ». La plupart des observateurs considèrent qu’une réponse du Hezbollah est inévitable. Après la mort de l’ancien dirigeant Cheick Abbas Mussawi en février 1992, une bombe explosa un mois plus tard à l’ambassade israélienne à Buenos Aires en Argentine. Pour Robert Baer, ancien agent de la CIA qui a été en poste à Beyrouth, la mort de Moughniyeh est une « perte personnelle » pour Nasrallah. « C’est quelque chose que le Hezbollah ne peut laisser passer. Moughniyeh était beaucoup plus qu’un symbole », exprime au Christian Science Monitor Timur Goksel, professeur en relations internationales à Beyrouth et ancien représentant des Nations – Unies au Sud Liban. « Je pense qu’il optera plutôt pour un assassinat ciblé qu’un attentat civil[4] ».
La situation actuelle présente beaucoup de similitudes avec la naissance du Parti de Dieu dans les années 80. Les événements au Liban ramènent à de nombreuses reprises aux démons de la guerre civile et ce sont toujours les mêmes acteurs qui composent majoritairement l’actualité, à savoir la Syrie , l’Iran, Israël et le Hezbollah. La mort d’Imad Moughniyeh s’inscrit dans la continuité par rapport à la tendance amorcée en 1982 mais constitue un changement dans la stratégie même du Hezbollah. Pour le moment Tel Aviv à mis en état d’alerte ses ambassades et les différentes institutions juives répandues dans le monde. La presse israélienne s’interroge déjà sur la forme que prendra la revanche du Hezbollah. « Dans le pire scénario, le Hezbollah pourrait décider d'entrer en guerre contre Israël, mettant ainsi le gouvernement libanais dans une situation impossible » a écrit dans Haaretz le journaliste Zvi Bar’el[5]. Toutefois comme précise Barah Mikaïl, « Pour le moment, la parole n’a pas encore cédé aux actes, et il faut souhaiter qu’il puisse en rester ainsi ».
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09.01.2008
Faut-il avoir peur de l'Islam?
Au mois d’octobre dernier, j’ai écris un article pour un magazine israélien francophone. Compte tenu de quelques modifications internes au niveau de la rédaction, le journal devait sortir début janvier. Venant d’être informé que je ne serai publié qu’en avril suite à je ne sais quelle véritable raison, j’ai préféré diffuser l’article directement sur mon blog. Le sujet demandé était : « Iran, Irak, Maghreb, faut-il avoir peur de l’Islam ? » (comment ça « cliché » ?). L’article ne devait pas dépasser les 700 mots. J’invite les lecteurs à me faire part de leurs commentaires.
Depuis le 11 septembre, nombreux spécialistes, journalistes et observateurs étrangers essayent de comprendre et définir si l’Islam, dans sa globalité, constitue au final une menace à l’encontre de l’occident et de ses institutions en général. Ce débat avait déjà pris une certaine ampleur bien avant l’effondrement des Tours Jumelles, notamment avec la polémique qu’avait suscitée la thèse de Samuel Huntington sur le conflit des civilisations. La boite de Pandore ouverte en Irak depuis l’intervention militaire américaine amène aujourd’hui cette question à son paroxysme. La chute de Saddam Hussein a donné naissance à une confrontation armée entre diverses milices qui toutes se réclament d’avoir comme mission la ré-instauration de l’Islam. L’Iran, régime islamique à obédience chiite, est aujourd’hui accusé de prosélytisme et d’ingérence en Irak ainsi que dans le reste de la région tout en étant au cœur d’une des principales crises balistiques contemporaines.
Les pays du Maghreb traversent une véritable islamisation par le bas des sociétés qui peut se traduire par la montée en puissance de partis politiques religieux qui gagnent des points à chaque fois que le peuple exprime son opinion par le vote[1]. Comme le dit Kader Abderrahim, journaliste et chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques : «Si demain, des élections démocratiques sont organisées au sein de tous les pays arabes, les partis islamiques obtiennent le pouvoir[2]». En dehors de la voie démocratique, des groupes minoritaires, se réclamant le plus souvent d’Al-Qaida[3] tentent d’imposer par la force une autre interprétation de l’Islam, à savoir l’effondrement des états-nations pour la restauration d’un califat conforme aux lois de la charia.
Dans le cadre d’un village global, l’Occident subit de plein fouet le retour de la religion dans ses débats contemporains. Cela s’explique par la forte influence des communautés musulmanes européennes, notamment en France et en Angleterre, mais aussi à travers les événements récents qui ont suscité tant de polémiques autour des caricatures de Mahomet. La fatwa iranienne lancée contre Salman Rushdie, l’auteur des Versets sataniques, en 1989 posait déjà de sérieuses questions sur le rapport entre Islam et liberté mais les menaces d’attentats envers des entreprises suédoises en raison d’une énième caricature du Prophète amène la communauté européenne à reconsidérer son modèle de liberté d’expression. «Le blasphème a été légalisé lors de la Révolution Française, fondatrice de notre identité. Critiquer la religion, n’importe quelle religion, est une liberté fondamentale reconnue par la loi», rappelle Elizabeth Schemla[4], journaliste spécialiste du conflit israélo-palestinien. Difficile d’ailleurs de comprendre l’ampleur des protestations pour une affaire de dessins tendancieux alors que les massacres interconfessionnels en Irak ne suscitent que très peu de réactions. «Il est ardu de dire ce qui est le plus préoccupant : les meurtres barbares à caractère religieux perpétrés par des sunnites et des chiites en Irak, ou le silence assourdissant dans lequel ces massacres sont accueillis dans le monde musulman», note l’éditorialiste américain Thomas Friedman[5].
Cette remarque ramène à la complexité inhérente à la religion musulmane. Au-delà du clivage chiisme – sunnisme, il existe de multiple interprétations du Coran qui s’expriment par la multitude de factions religieuses, qu’elle soit politique, sociale ou militaire. Cette diversité tourne parfois à la confrontation directe comme le montre l’exemple irakien aujourd’hui. Cela amène les théologiens à parler de la Fitna, la guerre au sein de la nation musulmane qui entraînerait l’effondrement de l’Oumma, la communauté des croyants. Hassan Nasrallah a lui même fait part de cette crainte au journaliste d’investigation Seymour Hersh dans la cadre d’un entretien[6].
Il subsiste malheureusement une vison commune à l’Islam dans sa vocation politique en dépit des divergences d’interprétation religieuse. Celle-ci réside dans la non reconnaissance d’Israël comme nation. L’état hébreux vu la proximité de ses frontières, ne peut pour le moment concevoir l’Islam comme un partenaire pour la paix. Il est menacé au nord par la milice chiite libanaise Hezbollah, et au sud par le mouvement sunnite Hamas. Mouvement qui n’a pas hésité à mettre de côté les clivages idéologiques afin d’obtenir le soutien logistique et financier d’un Téhéran chiite. Depuis l’avènement de la République Islamique d’Iran, un des premiers mots d’ordre du régime a été de «libérer Jérusalem du joug sioniste». La géopolitique islamique divise le monde en deux catégories, le Dar al-islam (domaine de l’Islam) et le Dar al-harb, domaine ou les lois islamiques ne sont pas appliqués. La Palestine, symbole des croisades et du mythe de Saladin, réside dans le domaine de l’Islam et il est encore inconcevable d’accepter la légitimité d’une autre nation.
Cette vision ramène à une notion spécifique de l’Islam : l’Oumma Islamiyah, qui consiste à s’affranchir des frontières étatiques afin de regrouper tous les musulmans du monde dans un seul et même califat. Khomeyni était partisan de ce modèle d’une nation unique et voulait à tout prix exporter sa révolution au-delà des frontières iraniennes. Mais le Royaume Saoud, garant de la communauté sunnite et protecteur des lieux saints ne pouvait laisser un régime chiite prétendre redonner au Dar al-Islam son rayonnement originel. L’invasion des troupes soviétiques en Afghanistan offrit à Riad l’opportunité de reprendre le flambeau de l’islamisme contemporain et la guerre déclenchée par Saddam Hussein dans les années 80 fédéra l’ensemble des Etats sunnites contre le souffle déstabilisateur de Téhéran.Ces éléments vont toutefois avoir un impact profond dans la région. En juin 1967, la défaite de trois armées arabes face à Israël avait pu mettre un coup final au nationalisme nassérien soutenu par l’Union Soviétique. Le cri révolutionnaire iranien de «Ni est, ni ouest, Révolution Islamique» proposera une alternative face à ce traumatisme. «On ne comprendra pas le fait que l’islamisme, dans ces différentes dynamiques, rafle la mise de la contestation sociale à partir des années 70», explique l’historien philosophe Mohammed Taleb. « Le mouvement arabe de libération nationale a abouti à un échec, cristallisé par 1967 lorsque l’armée israélienne occupe le reste de la Palestine qu’elle n’avait pas occupée en 48. Et ce fait là va être terrible dans la conscience»[7]. Aujourd’hui, pour la rue arabe et sunnite, le Hezbollah est la seule «armée» à avoir tenu tête à Tsahal, ce qui joue en faveur du retour de l’Islam comme option politique.
Pour Mahdi Jahandar, Imam et théologien chiite, la majorité des Partis religieux, sans le dire ouvertement, s’inspire du modèle théocratique iranien dans le sens où le régime des Mollahs reste toujours insoumis à la pression de Washington. «C’est le premier reproche lancé à l’Occident», affirme-t-il. «Les mouvements musulmans veulent faire tomber les dictatures qui les gouvernent et accusent l’occident de fermer les yeux sur la nature de ces régimes».
La mort de Khomeyni, le bilan d’une guerre de huit ans avec l’Irak ainsi que l’isolement international ont entraîné les Mollahs à faire un choix entre l’intérêt national et la préservation de leur idéologie. Vingt-sept ans après la Révolution islamique, l’Iran présente une autre notion de l’Islam appuyée sur le nationalisme iranien et plus ancrée dans la tradition chiite à travers le mahdisme, l’attente de l’Imam occulté. Le chiisme possède un caractère messianique en considérant que le douzième imam reviendra sur terre lorsque le chaos régnera afin de mettre fin à la dictature des puissants. Ce retour est considéré comme la fin de l’Histoire et le triomphe de Dieu dans le destin des hommes. Le culte ardent que voue le président iranien actuel au Mahdi ne manque de défrayer la chronique. Nombreux observateurs estiment qu’Ahmadinejad ne craint pas la confrontation avec l’Occident car celle-ci ne ferait qu’accélérer le retour du Guide disparu.
Zeev Magen, spécialiste de l’Iran et de la culture perse à l’Université Bar-Ilan de Tel-Aviv, ne croit pourtant pas à cette vision apocalyptique de l’Iran. Il est vrai qu’Ahmadinejad est un mystique, mais il ne contrôle -et ne contrôlera- pas, le pays. Le système iranien est tel que le président reste le numéro 5 du régime, et ne possède pas l’accès aux décisions stratégiques. «Il n’y a aucun doute en revanche sur la volonté des dirigeants iraniens à détruire Israël, puisqu’ils ne reconnaissent pas sa légitimité», affirme Magen. Il cite en exemple une lettre écrite par l’Ayatollah Khamenei –l’actuel Guide suprême- à Hassan Nasrallah où il est dit qu’en Israël, les juifs ne respectent pas le shabbat, que les femmes portent des tenues provocantes et que par conséquent, une société comme celle-ci court à sa perte. «C’est intéressant car il est écrit la même chose dans le Coran», ajoute-t-il. Pour Mahdi Jahandar, il existe effectivement des références similaires envers le «Peuple élu» dans le livre saint musulman. «Il est dit que les juifs n’ont pu obtenir la terre promise car ils n’ont pas respecté leur promesse envers Dieu. Cet argument est toujours mis en avant pour délégitimer Israël».
La République Islamique a toutefois bien évolué depuis sa création. A l’heure où les régimes arabes font face à une forte demande de leur population à plus de religion, les iraniens ont peut-être fait le bilan de l’Islam politique pour le dépasser. Comme l’explique la sociologue Azadeh Kian-Thiébaut, les femmes iraniennes rejettent le port du voile au mépris des lois islamiques en vigueur, alors que leurs consœurs marocaines, égyptiennes ou encore européennes se voilent[8]. Avant d’être religieuse, la Révolution était avant tout nationale. «Tout en gardant l’idiome islamique, la priorité iranienne d’aujourd’hui réside avant tout dans les intérêts nationaux. Ceux-ci peuvent correspondre aux intérêts occidentaux, voir même israélien», explique Mahdi Jahandar. «Seule l’identité nationale peut aider à la réconciliation avec l’état hébreux», conclut-il. En clair, c’est la primauté de la nation sur le religieux qui peut être un partenaire pour la paix. Hossein Derakhshan's, journaliste et blogger iranien, maintient que les iraniens n’oublient pas le rôle d’Israël dans la vente d’armes à Téhéran lors de l’affaire des Contras. «Ce qui est, bien sûr, en faveur d’Israël[9]».
Faut-il donc avoir peur de l’Islam ? Il est clair que l’instauration d’un califat universel au profit d’une seul Oumma religieuse ne peut correspondre à la réalité géopolitique occidentale. La primauté du religieux sur le politique reste un risque de déstabilisation. Cependant un Islam politique intégré dans la notion d’Etat et acceptant les règles du pragmatisme pour préserver l’intérêt national peut à l’inverse emmener à un «dialogue des civilisations». Termes employés par l’ancien président iranien, Mohammed Khatami, religieux et descendant du Prophète, qui alla même jusqu’à plaider pour la non ingérence de son pays sur le conflit israélo-palestinien. Pour le moment, l’heure n’est pas encore au dialogue. «Nous traversons actuellement une longue période de crise, peut-être même l’approche d’un autre conflit militaire» estime Mahdi Jahandar. «Mais cela reste une transition. Je pense que la prochaine étape sera la paix, du moins je l’espère[10]».
17:40 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Islam, Iran, Irak, Maghreb, Israël, Khomeyni, Imam
09.06.2007
Fatah Al-Islam: Origines et Conséquences
Depuis le 19 mai, des affrontements violents opposent dans le Nord du Liban, l’armée et les forces de sécurité intérieures (FSI) libanaises à des activistes du Fatah Al-Islam, un groupuscule existant officiellement depuis septembre 2006. Ce mouvement est une dissidence du groupe Fatah Intifada crée en 1983, qui est également une scission du Fatah de Yasser Arafat. Pourtant l’OLP et même le Hamas se sont officiellement désolidarisés de ce groupuscule qui présente un modus operandi et une idéologie plus proche du salafisme transnational d’Al-Qaida, que du nationalisme palestinien[1].
D’après les propos de Chaker Al-Abssi, leader du Fatah Al-Islam, il n’y aurait pas de lien direct entre sa mouvance et celle de Ben Laden, mais l’organisation reste similaire : des Moudjahids (combattants) de différentes nationalités (saoudiens, libyens, syriens, libanais), ainsi qu’un système de cellules dormantes puisque la première confrontation avec l’armée s’est déroulée dans un quartier chic de Tripoli contre des «voisins sans histoires» comme le rapporte une habitante du quartier: «Quand les militaires leurs ont demandé de se rendre et précisé qu’ils ne voulaient pas de violences, mes voisins ont répondu qu’ils ont pour mission de combattre l’Amérique et Israël. L’armée a rétorqué qu’ils n’avaient qu’à aller dans le sud du pays si ils voulaient se battre. Les autres se sont mis à crier ‘Allah Akbar’ et n’ont pas arrêté de tirer ![2]».
Le Fatah Al–Islam s'était déjà distingué en février dernier en perpétrant ses premiers attentats dans la montagne chrétienne, non loin de Beyrouth, au moyen de bombes placées dans des bus. L'armée libanaise avait procédé à plusieurs arrestations[3](dont quatre syriens).
Comment ces jihadistes ont ils pu infiltrer les territoires palestiniens ? Il faut d’abord remonter à la mort de George Habbache et de Wadie Haddad, tous deux cadres du FPLP (Front Populaire de Libération de la Palestine, organisation marxiste rivale d’Arafat), qui contrôlaient les camps palestiniens au nord du Liban. Leurs disparitions ont permis l’ouverture et l’accès à différentes mouvances et idéologies, comme le Fatah Intifada, milice pro – syrienne qui s’est islamisé dans les années 90. Aujourd’hui, la situation extrêmement précaire des palestiniens ajoutée aux affrontements sanglants entre les différentes milices du Fatah et du Hamas ont accentué cette tendance d’infiltration aussi bien au Liban que dans les territoires palestiniens. A Gaza, un célèbre journaliste anglais de la BBC, Alan Johnston est retenu en otage depuis plusieurs mois par un nouveau groupe sorti de l’ombre : «L’armée Islamique», qui s’est officiellement présenté dans une vidéo envoyée à Al - Jazeera en Mars. «On assiste à un réveil de l’Islam depuis 25 ans maintenant», déclare Abu Ahmed Taha, un membre influent du Hamas. «Mais aujourd’hui, l’influence d’Al Qaida représente un réel problème pour nous[4]». Mr Taha précise que le danger provient du nombres influents de milices sporadiques et ad hoc qui alimentent les tensions déjà exacerbés au sein des territoires[5]. Une animosité et un désespoir qui tournent beaucoup de jeunes vers une carrière de Jihadistes, là où le panarabisme et le nationalisme ont échoués.
Pour revenir aux camps de Nahr al Bared et de Baddaoui au nord du Liban, les autorités parlent de l’influence de Damas, déjà soupçonné d’être derrières les principaux attentats qui suivirent la mort de Rafic Hariri avec les conséquences que l’on connaît. Le principal argument est que Chaker Al-Abssi a fait un tour dans les geôles syriennes pour son appartenance à Al Qaeda avant d’être relâché il y a un peu plus de deux ans. Ce même Al-Absi a aussi combattu sous le nom d’Abou Hossein au sein de l’Armée islamique en Irak auprès du défunt Abou Moussab al – Zarquaoui[6]. Ce dernier avait souhaité se rendre au Liban pour y implanter un réseau chargé de préparer des opérations terroristes sur le sol hébreu. D’après Alain Rodier, du Centre Français de Recherche sur le Renseignement, il en a été fermement dissuadé par les Iraniens dont il était alors un affidé. Il a échappé par la suite aux services secrets iraniens mais n’a pas réussi à mettre ses plans à exécutions[7]. Abou Hossein, qui était déjà recherché par la Jordanie pour sa participation au meurtre du diplomate américain Lawrence Foley, a donc repris le flambeau. Accompagné de plusieurs jihadistes irakiens, il reprit les locaux du Fatah Intifada dans le camp de Nahr al Bared au Liban. Apparemment ce serait Abou Khaled al-Aamlé, ancien adjoint d’Abou Moussa, le fondateur du Fatah Intifada, qui aurait contribué à la structure du Fatah Al-Islam en envoyant des Moudjahidins de par le monde, directement de Damas. En retour, il est considéré comme un renégat de la part du Fatah intifada[8]. Pour Bernard Rougier, chercheur à l'Institut français du Proche-Orient (IFPO), «ce sont des réseaux religieux locaux, à tendances salafistes, qui ont pu faciliter l’implantation du Fatah al-Islam[9]».
La Syrie était déjà montré du doigt pour ses ingérences en Irak et il est indéniable que les nombreuses tentatives pour déstabiliser l’instauration d’un tribunal international place le régime de Bachar Assad comme suspect numéro 1. Toutefois, sortir la carte d’un Djihad inspiré par Ben Laden peut s’avérer troublante. «L'agenda politique de la Syrie laisse entendre qu'elle est derrière ce mouvement, mais tout n'est pas aussi clair. On peut se demander si l'Arabie Saoudite sunnite ne joue pas aussi de son influence afin de contrer le pouvoir grandissant du Hezbollah chiite», exprime Hasni Abidi, Directeur du Centre d'étude et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam)[10]. Pour Bernard Rougier, il y a effectivement un intérêt commun entre le Fatah al Islam et le gouvernement de Bachar, mais pas dans le sens d’une connivence. Il explique que les groupes sunnites libanais, même les plus radicaux ont fait le choix de la protection communautaire. En dépit de tous les différents que ces groupes peuvent avoir avec le gouvernement, ils se joindront au sein du clan Hariri en cas de confrontation avec le Hezbollah. «Le Fatah Al-Islam est le seul mouvement sunnite qui refuse de s’inscrire dans cette logique confessionnelle. Il obéit à son propre agenda qui consiste à lutter contre les objectifs occidentaux», raconte Bernard Rougier. «Par conséquent, il y a dans cette division un gain en commun qui réside dans la déstabilisation du Liban[11]».
Quant au Hezbollah ? Et bien le mouvement chiite se veut critique envers le Fatah Al-Islam mais maintient une position neutre en estimant que le fait de s’en prendre à la structure du Fatah Al Islam au sein des camps palestiniens est une ligne rouge à ne pas dépasser tout comme s’en prendre à l’armée libanaise est une ligne rouge à ne pas franchir. «Il est intéressant de constater que le Hezbollah n’a pas, jusqu’aux dernières nouvelles, émis d’opinions concernant le Tribunal international», observe Barah Mikaïl, spécialiste du Moyen Orient à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques. «Nasrallah s’est placé dans l’opposition par rapport aux évolutions précédentes, et tente de se reconfigurer par rapport aux nouveaux événements», conclut-il[12].
D’après Seymour Hersh, célèbre journaliste au New Yorker qui a pu interviewer le leader du mouvement chiite quelques mois auparavant, la nouvelle position de Nasrallah s’expliquerait à travers les extrêmes précautions prises pour sa sécurité non pas à cause de l’état hébreu, mais en raison des menaces exercés par les services secrets jordaniens ainsi que par divers mouvances sunnites se revendiquant d’Al Qaida. «N’est ce pas ironique ? Le héros de la rue arabe, devient une menace pour les arabes sunnites qui l’accusent de mener une guerre sectaire» a écrit Seymour Hersh[13].
Cette situation complique également la position du Hamas qui se retrouve face à un choix d’une importance stratégique. Si le Hamas décide de se rallier auprès du Fatah de Mahmoud Abbas afin de nuire militairement à l’influence salafiste transnationale dans les camps palestiniens, il participera malgré lui à l’application de la clause 1559 des Nations Unies dont la finalité est de désarmer le Hezbollah au profit d’une armée libanaise. Le groupe chiite représente pour le Hamas un partenaire tactique de taille dans la guerre de harcèlement menée contre l’état hébreu. Un désarment du Hezbollah entraînerait obligatoirement une modification interne du parti religieux palestinien. «C’est l’enjeu majeur qui se joue entre l’armée libanaise et le Fatah Al-Islam», estime Barah Mikaïl. «Si le gouvernement libanais arrive à faire la différence, alors celui-ci estimera qu’il est temps pour lui de prétendre à sa pleine souveraineté sur l’ensemble du territoire à travers la résolution de l’ONU[14]». Par conséquent aux désarmements de toutes les milices libanaise, et donc à la démilitarisation du Hezbollah.
[1]Dans son discours, le Fatah Al-Islam n'hésite pas à déclarer que le Hamas a vendu son âme et tente, dit-on, de récupérer la lutte palestinienne. Voir : http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=7...
[2] Voir émission «C dans l’air » intitulé : «Liban : l’infiltration terroriste», 31 mai 2007, http://www.france5.fr/cdanslair/index.cfm
[3] http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=7...
[4] http://www.nytimes.com/2007/05/31/world/middleeast/31pale...
[5] Ibid[6] Zarquaoui était considéré comme l’ennemi public numéro 1 par les américains en Irak. Il fur en outre, responsable de la décapitation du civil américain Nicholas Berg. Il a été tué par les américains le 7 juin 2006.
[7] http://www.cf2r.org/fr/article/article-Liban-le-Fatah-al-...
[8] Ibid
[9] entretien avec Bernard Rougier, «La Fatah al-Islam, symbole de l’islamisation des camps palestiniens», le 24 mai 2007, www.lemonde.fr
[10]http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=7...
[11] entretien avec Bernard Rougier, op.cit.[12] Voir émission «C dans l’air » intitulé : «Liban : l’infiltration terroriste», 31 mai 2007, http://www.france5.fr/cdanslair/index.cfm
[13]http://www.newyorker.com/reporting/2007/03/05/070305fa_fa...
[14] Entretien avec Barah Mikaïl, http://www.iris-france.org/fr/stream/2007-05-30-bm.php3
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02.04.2007
Parcours d'un transfuge
Par quels moyens les services secrets américains ont-ils réussi à exfiltrer le général des Pasdarans Ali Reza Asghari ? Alain Rodier du Centre Français de Recherche sur le Renseignement analyse les méthodes qui ont réussi à mener cette opération à bien.
Bien que l’opération soit reconnu par certains comme « le plus beau coup stratégique pour le Mossad et la CIA», l’auteur conclut sa note sur une question intéressante : «Asghari est-il un vrai transfuge, avec des informations importantes à livrer, ou s’agit-il d’une tentative d’intoxication des services iraniens ?». Il est vrai que ce sont des sources iraniennes qui ont révélé au Sunday Times la disparition de l’ex-général.
http://www.cf2r.org/fr/article/article-Exfiltration-d-un-...
17:40 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Iran, Mossad, CIA, espionnage
30.03.2007
Une nouvelle guerre froide?
Prenant en compte la situation désastreuse en Irak, la Maison Blanche a décidé de définir une nouvelle stratégie au Moyen Orient, beaucoup plus pragmatique, qui consiste à maintenir les tensions entre chiites et sunnites à travers une alliance avec la monarchie saoudienne et les pays arabes, cela dans le but de faire pression sur Téhéran.
Seymour M. Hersh, célèbre journaliste d’investigation pour le New Yorker relate la nouvelle direction que prend Washington au Moyen Orient. L’analyse est extrêmement bien détaillé et prend en compte tous les aspects de cette nouvelle «guerre froide» en donnant la voix à différents acteurs de la région. On a même droit à une interview du Cheik Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, qui vit actuellement dans un endroit tenu secret.
Bref, régalez vous
http://www.newyorker.com/reporting/2007/03/05/070305fa_fa...
23:10 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.03.2007
Teheran et Ryad dans la crise irakienne
En lisant un article très intéressant sur les conséquences que peuvent avoir la visite d’Ahmadinejad en Arabie Saoudite, je me suis permis de poser une question à l’auteur sur une éventuelle alliance pour stabiliser la crise irakienne. J’ai eu droit en réponse un autre post extrêmement riche en information. A moi donc de te remercier Manu pour ta réponse qui ma permis de relativiser sur le rôle et l’influence des différents acteurs concernant cette crise.
Vous pouvez retrouver les articles de Manu sur son Blog :
http://plongeon-dans-lactualite.blogspot.com/
Thursday, March 22, 2007
Quel rôle pour téhéran et Riyad dans la crise iraquienne ?
L'idée de ce nouveau message m'a été donnée par le commentaire de Julien suite à ce que j'ai écrit sur la visite d'Ahmedinejad en Arabie[1] et dans lequel il m'a posé la question suivante : "Selon toi, Est-ce que Ryad et Téhéran pourraient jouer un rôle en commun sur la crise irakienne?". Donc, merci Julien pour ta bonne critique, quant à ta pertinente question, voici comment j'envisage les choses :Avant de se demander si Riyad et Téhéran on un rôle à jouer en commun dans la résolution de la crise iraquienne, je pense qu'il faudrait voir tout d'abord si chacun d'entre eux a individuellement une réelle capacité de peser sur la tournure des évènements.
Tout d'abord en ce qui concerne l'Iran : ce pays est effectivement appelée, comme c'est le cas actuellement, à jouer un rôle dans la crise iraquienne car il jouit d'une influence certaine au sein de la communauté chiite qui représentent environs 60% de la population du pays. Il entretient en effet avec cette communauté des liens très étroits aussi bien stratégiques et financiers que religieux. Il convient de nuancer toutefois nos propos en ce qui concerne ces liens : comme le dit Olivier Roy[2], beaucoup de chiites iraquiens, notamment le très influent Ayatollah Ali el-Sistani, ne reconnaissent pas le principe de "Velayat el Faqih" (la prééminence du jurisconsulte qui, pour les Iraniens, est l'Ayatollah Khamenei, Guide Suprême de la Révolution) érigé par Khomeyni en principe constitutionnel en Iran. Cela explique en partie la position de Sistani, conciliante à l'égard des Américains et distancée vis-à-vis de Téhéran. Cela est dû à la différence entre deux école du chiisme : l'école iranienne de Qom qui reconnaît la prééminence du jurisconsulte et celle de Nadjaf en Iraq dont est issu Al-Sistani qui ne reconnaît pas ce principe. Aujourd'hui, 90% de chiites iraniens seraient partisans de l'école de Nadjaf. Contrairement à la théorie de "Velayat el-Faqih" qui institue la domination du religieux sur le temporel, une grande partie des Chiites d'Iraq, au grand dam de Téhéran, ne sont pas très chauds d'instaurer dans leurs pays une République Islamique selon le modèle iranien. Même Moqtada el-Sadr, disciple de l'école de Qom et neveu de Mohammed Baker el-Sadr dont les écrits ont inspiré Khomeyni dans la rédaction de la constitution iranienne garde quelque peu ses distances avec l'Iran. Il aurait reçu de Téhéran 2003 une offre d'aide matérielle et un appui politique en échange de son inféodation à l'Ayatollah Khamenei[3]. Son attitude quelque peu ambivalente vis-à-vis du voisin iranien pourrait bien être due à la différence ethnique entre les Arabes et les Perses qui sépare les deux pays et à laquelle sont sensibles beaucoup d'Iraquiens qu'ils soient sunnite ou chiites. Quant à la troisième autorité chiite du pays, l'Ayatollah Al-Hakim, il serait plutôt du côté de Téhéran, même si les sources divergent quant à son degré d'inféodation. A la lumière de ces informations, on peut dire qu'il serait réducteur de voir dans les chiites d'Iraq une communauté à la solde de l'Iran. Cela relativise par conséquent la portée du rôle iranien.
Pour ce qui est de l'Arabie Saoudite, il faut souligner que les rebelles sunnites en Iraq sont affiliés à Al-Qaeda et sont donc les premiers à appeler au renversement du régime saoudien, en mal de légitimité dans le monde arabo sunnite. Grâce à son titre de Gardien des lieux Saints (Haress el Harameiun et Charifein) que sont la Mecque et la Médine, le roi est respecté. Cela dit, l'absence de légitimité religieuse (non descendance du Prophète) couplée à une politique pro américaine auxquelles s'ajoutent les frasques de la vie personnelle des monarques (femmes, argent, alcool …) et des soupçons de corruption valent au régime les critiques les plus acerbes. Il est vu par beaucoup comme indigne de gouverner la terre où l'Islam a vu le jour et qui abrite ses deux villes saintes. On dit même que, si un jour le parapluie américain était levé de sur l'Arabie, le régime tomberait en quelques jours et le pouvoir reviendrait à la famille Al-Rachid, rivaux des Al-Saoud et descendants du Prophète. Tout cela pour dire qu'a priori, il est difficile d'imaginer aujourd'hui le Royaume, en mal de légitimité, avoir une quelconque influence sur la crise iraquienne. Pourtant, les choses risquent de changer dans un futur proche. En effet, sous l'impulsion du nouveau roi Abdallah, et notamment en raison du conflit régional entre sunnites et chiites qui, de jour en jour se fait de plus en plus apparent, Riyad ambitionne dorénavant de jouer les premiers rôles[4]. Cette nouvelle orientation est menée par le Roi Abdallah qui se distingue de ces prédécesseurs par sa piété, l'absence d'histoires de mœurs ou de corruption à son sujet et par son refus de se soumettre inconditionnellement aux desideratas du protecteur Américain. Il jouit donc du respect des religieux et d'une grande partie de l'opinion publique, il dispose par conséquent de nombreux atouts pour s'affirmer comme un pôle aux yeux des sunnites de la région, notamment ceux d'Iraq. Paradoxalement, l'obstacle le plus important que pourrait rencontrer l'Arabie dans sa quête de leadership du monde sunnite sont les Etats-Unis. En effet, ces derniers pourraient voir d'un mauvais œil la montée en puissance de leurs alliés traditionnels car celle-ci pourrait les rendre, à terme, moins dépendants de leur protection. Il s'est d'ailleurs dit au moment de l'invasion de l'Iraq, que les Etats-Unis cherchaient à diminuer leur degré de dépendance vis-à-vis du pétrole saoudien.
Bon, j'espère que ces quelques lignes t'ont donné des pistes de réflexion qui te permettront d'arriver à une réponse à ta question.
[1] Voir http://plongeon-dans-lactualite.blogspot.com/2007/03/ahma...
[2] Voir http://www.minorites.org/article.php?IDA=1263
[3] Voir (en arabe) http://www.albainah.net/index.aspx?function=Item&id=1...=
[4] Voir http://plongeon-dans-lactualite.blogspot.com/2007/02/la-c... Labels: Arabie Saoudite, crise iraquienne, Iran, Iraq posted by Manu @ 6:18 AM
09:45 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
08.02.2007
Un nouveau conflit au Moyen Orient?
Depuis quelques temps, tout porte à croire que la Maison Blanche s’apprête à se lancer dans un nouveau conflit au Moyen Orient avec comme ennemi public numéro 1, l’Iran d’Ahmadinejad. Si Téhéran ne respecte pas le délai accordé par la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, à savoir la cessation de tout enrichissement d’uranium, une intervention musclée pourrait être déclenchée dès le mois de mars.
Pour David E. Zanger du New York Times, une nouvelle guerre menée par Washington ne fait aucun doute. Selon lui, le gouvernement américain fait fi des recommandations de la commission Baker-Hamilton (reprendre le dialogue avec l’Iran) et opte pour une stratégie plus directe : déployer de nouvelles batteries de missiles anti-navires, antiaériens et anti-missiles au large de la côte iranienne ; persuader de nombreuses multinationales de stopper tous liens commerciaux avec l’Iran et arrêter des iraniens sur le territoire irakien. Washington est convaincu que fermer les yeux sur les activités de l’Iran ne peut que renforcer le pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad. «Il ne fait aucun doute que tout ce qui s’est passé en Irak a joué en faveur des iraniens», a déclaré récemment un haut fonctionnaire de la Maison-Blanche. «La question est : comment traiter cette situation ?[1]». Le lundi 29 janvier 2007, George W. Bush a déploré les récentes violences au Liban et a dit que la Syrie et le Hezbollah devaient «rendre des comptes» pour leurs tentatives de déstabilisation. John Bolton, ancien ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU, constate qu’au vu des discussions sur le programme nucléaire, la seule solution pour Téhéran réside dans «le changement de régime». Enfin Dick Cheney justifie l’envoi d’un second porte avion dans le Golfe par des capacités importantes pour répondre à la menace iranienne. «Toute les options restent sur la table», précise-t-il[2].
Cette pression psychologique ne rassure pas les iraniens qui redoutent une invasion américaine sur leur territoire. Avec toutefois, un certain réalisme, la presse iranienne prend cette affaire très au sérieux et conseille d’éviter les fautes diplomatiques. Pour le quotidien gouvernemental Iran, «les Etats Unis harcèlent psychologiquement l’Iran afin de nous faire commettre une faute qui justifierait des attaques contre nous». Le quotidien conservateur Kayan se veut plus apaisant. «Notre présence chez nos voisin ne se réduit pas à quelques bâtiments diplomatiques qu’on peut écraser. Le président américain doit comprendre que la stabilité de la région ne peut être assurée sans nous, et que nous attaquer ne résoudra rien à ses problèmes en Irak et dans la région[3]».
Les iraniens n’oublient pas que cette situation est du en grande partie aux provocations incessantes du président Ahmadinejad avec sa rhétorique atomique et négationniste. D’après Robert Tait, correspondant à Téhéran pour The Guardian, le Guide Suprême, l’Ayatollah Khamenei a donné au parlement son feu vert pour critiquer ouvertement la politique économique du président. 150 parlementaires ont signé une lettre ouverte blâmant Ahmadinejad pour avoir augmenté l’inflation et le chômage. Ils ont également condamné la tournée en Amérique Latine du président iranien alors que le régime traverse une période décisive[4]. Le grand Ayatollah Hossein Ali Montazeri a critiqué explicitement le gouvernement en place, disant de celui ci qu’il se concentre trop sur les discours anti-américains et pas assez sur l’économie[5]. Le quotidien Etemad-e Melli parle de «l’inconscience» d’Ahmadinejad et de la nécessité de revenir aux véritables valeurs de la révolution islamique. «Les fils et les vrais héritiers de la révolution, pas ceux que l’on voit dans les manifestations truquées lors des discours publics du président, ont conscience que la situation est inquiétante. Aujourd’hui, toutes les forces de la révolution islamique et les amis de l’Iran doivent se rassembler autour du Guide suprême, Ali Khamenei et revenir aux idéaux de l’Ayatollah Khomeyni. Il faut stopper les éléments extrémistes qui abordent tous les sujets de manière agressive. Nous devons tous nous unir autour du personnage le plus important de la République islamique, le Guide suprême, et fêter ensemble le 28ème anniversaire de la révolution[6]».
Effectivement, vu l’ampleur de la crise actuelle, le président Ahmadinejad commence à être mis en retrait dans le cadre des décisions stratégiques. D’après le journal réformateur en ligne Aftabnews, l’ancien président Ali Hashémi Rasfandjani aurait également fait part, lors d’une rencontre récente avec cents députés iraniens, de «la prise au sérieux des menaces américaines par le guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei». Ce dernier, qu’on dit malade et fragilisé par un cancer de la prostate, n’a pas démenti cette information[7].
De même, au delà d’une attaque militaire, Téhéran craint les retombées d’un embargo économique sur le régime. Le quotidien français Le Monde a eu connaissance auprès de sources proches-orientales, d’un rapport de plus de 100 pages –rédigé par la Commission des affaires étrangères et de la défense du Majlis, le parlement de Téhéran-, analysant les conséquences à la fois économiques, sociales et politiques de sanctions internationales. Ce texte souligne que 85% des revenues de l’Iran proviennent du pétrole et recommande «de faire tout les efforts politiques pour empêcher l’imposition de sanctions, tout en préservant les intérêts du pays et l’honneur national». Il rappelle que l’Iran peut se servir à la fois des relations de dépendances économiques qu’il a noué avec un certain nombre de pays, et utiliser «une dissuasion politique et militaire» avec d’autres.
Selon ce rapport, un embargo affaiblirait la stabilité économique du pays et son taux de change, tout en affectant l’investissement privé. L’Iran « serait forcé de modifier ses priorités nationales, et de consacrer l’essentiel de ses ressources à empêcher un important bouleversement social, qui pourrait causer une détérioration des conditions de vie pour une section importante de la population». La commission insiste néanmoins sur la nécessité de continuer à menacer l’opinion occidentale d’un «hiver glacial», une manière de préciser qu’une augmentation des prix pétroliers aurait de lourdes conséquences pour les économies occidentales[8].
L’Iran ne représente pas non plus une grande puissance militaire. Néanmoins elle dispose de moyens de dissuasions qu’il ne faut pas sous-estimer, en particulier son expérience dans la guerre asymétrique. Une guerre pourrait avoir des conséquences néfastes pour toute la région. Pour la sociologue iranienne Masserat Amir-Ebrahimi, enseignante à l’UCLA, l’université de Los Angeles, la personnalité des deux présidents risque d’accélérer le processus du conflit. «Mahmoud Ahmadinejad et George W. Bush sont tous les deux populistes mais également religieux. Ils ont chacun pris l’affaire du nucléaire de façon très personnelle et se croient l’un comme l’autre, au centre du monde, et n’en font qu’à leur tête», explique-t-elle. «Ils sont contesté par une grande partie de leur population et par leur propre Parlement, mais ils continuent malgré tout, à faire cavalier seul. D’où le danger d’une confrontation». Elle ajoute qu’une attaque contre la république islamique renforcerait l’actuel gouvernement iranien et effacerait l’hétérogénéité politique. «En période de crise, les iraniens ne pensent qu’à défendre leur pays et se soudent autour de leur régime. Tous les efforts de construction d’une société civile –via les jeunes, les femmes, la presse, les bloggeurs – entrepris au cours de ces vingt-sept dernières années, partiraient en fumée[9]». On peut citer à titre d’exemple Ali, citoyen lambda de Téhéran qui adore les chansons de Madonna et les films de Spike Lee : «C’est plus fort qu’eux, les Iraniens sont très nationalistes. Moi même, j’ai beau être contre le gouvernement, et j’ai beau rêver d’un changement de régime, je prendrai les armes si il le faut[10]», explique-t-il.
Pour le moment le gouvernement américain se veut rassurant et insiste qu’en dépit d’une stratégie plus agressive –Arrestation de citoyens iraniens sur le sol irakien, sanctions économiques-, Washington ne se lance pas dans une nouvelle croisade contre «l’axe du mal». «Nous ne cherchons pas de confrontation avec l’Iran» a déclaré R. Nicholas Burns, négociateur en chef de la crise iranienne. Il précise qu’aujourd’hui, Washington soutient la voie diplomatique[11].
[1] Courrier International, du 25 au 31 janvier 2007, «Dans la spirale de la guerre», David E. Zanger, p.8
[2] Le Figaro, mardi 30 janvier 2007
[3] Courrier International, du 25 au 31 janvier 2007, «Bush cherche un prétexte pour attaquer», p.10
[4] http://www.guardian.co.uk/frontpage/story/0,,1991414,00.html
[5] http://www.haaretz.com/hasen/spages/816398.html
[6] Courrier International n°848, du 1er au 7 février 2007, «Ahmadinejad, cet inconscient», p.27.
[7] Delphine Minoui, Le Figaro mardi 30 janvier 2007, «Les Iraniens s’inquiètent d’une possible attaque américaine», p.3
[8] http://lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3218,36-857591,0.html
[9] Entretien avec Amir Ebrahimi, Le Figaro, mardi 30 janvier 2007, p.3
[10] Le Figaro, mardi 30 janvier 2007, p.3
[11] David E. Zanger, “On Iran, Bush Faces Haunting Echoes of Iraq”, january 28, 2007, The New York Times09:00 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
18.01.2007
Realpolitik et guerre de l'information
Voulant approfondir la question iranienne, j’ai continué ma tournée d’expert à l’université Bar Ilan de Tel-Aviv. A l’entrée, la sécurité me demande si je possède une arme, non pas pour ma tête de terroriste mais parce que la plupart des étudiants (en majorité ceux d’origines russes), travaillent comme agent de sécurité à côté de leurs études. En gros, en plus de l’université, ce sont les premiers à périr dans un attentat kamikaze. J’espère qu’ils ne craignent pas la précarité de l’emploi, car ils risquent de développer un cancer avant les 40 ans.
Je rencontre Zeev Magen, professeur à l’Université et qui se veut comme le spécialiste de l’Iran, voir de la culture perse en général. Une photo d’Ahmadinejad en compagnie des rabbins antisionistes du mouvement Nétouré Karta orne sa porte d’entrée et les étagères de son bureau sont remplies de livres écris en Perse et en Arabe. Je suis tombé sur un bon connaisseur de la crise actuelle. Apparemment très gêné de me proposer du café en grain ‘Nescafé’, Magen insiste pour que je ne le boive pas, «Fais semblant de boire le café Julien, je ne t’en voudrai pas. Je sais que vous êtes sophistiqué vous les français avec votre café sans sucre et sans lait».
Contrairement à la version officielle, Zeev Magen ne croit pas à une vision apocalyptique de l’Iran. Même si Ahmadinejad est un mystique qui pense que le Madhi (le guide) reviendra parmi les vivants lorsque le chaos règnera sur terre, il ne contrôle –et ne contrôlera- pas le pays. De plus ce n’est pas dans l’intérêt des mollah (bien content de leurs positions actuelles) de voir se réaliser la prophétie chiite. «’Bibi’ Netanyahou (homme politique du Likoud, partie de droite libéral) cherche à convaincre l’occident que Téhéran utilisera sa bombe atomique à des fins destructrices, mais je ne crois pas que ce soit le but des ayatollahs», exprime-t-il. «En revanche, il n’y a aucun doute sur leur volonté de détruire Israël puisqu’ils ne reconnaissent pas sa légitimité. Dans une stratégie commune avec le Hezbollah, les iraniens veulent maintenir la pression sur Israël avec la mise en avant du mythe de Saladin, c’est à dire la victoire à travers la religion, la foi musulmane».
Magen démontre ses propos avec l’exemple d’une lettre écrite il y a quelques temps par l’Ayatollah Khamenei à l’intention de Nasrallah. Il est dit qu’en Israël, les juifs ne respectent pas le shabbat, que les femmes portent des tenues provocantes et par conséquent, une société comme celle ci ne peut que s’auto détruire. «C’est intéressant car il est écris la même chose dans le Coran. Le Prophète reproche à plusieurs reprises aux juifs de ne pas respecter leurs traditions», explique-t-il.
Magen ne croit pas au succès d’une «Realpolitik» israélienne qui pourrait maintenir une position dominante dans la région, profitant de la confrontation Sunnisme/Chiisme, à travers des alliances contre-natures. Pour lui, Israël paye déjà le prix d’une relation trop étroite avec le shah d’Iran et les conséquences du pragmatisme américain en Amérique Latine sont des exemples frappants du revers de cette politique. «Israël doit se défendre, mais en appliquant les bonnes méthodes, on ne va pas commencer à s’allier avec Al Qaida pour calmer les bassidjis iraniens».
Il est vrai que la «Realpolitik» fonctionne, mais à court terme. En pleine guerre froide, quand les soviétiques envahirent l’Afghanistan, la CIA en association avec l’Arabie Saoudite et le Pakistan entraînèrent et formèrent les Moudjahidins venus du monde entier afin de lutter contre l’ennemi rouge. 20 ans plus tard, un réseau de combattant issue de la guerre afghane, plus connu sous le nom d’Al Qaida, détourne deux avions civils pour les envoyer sur les tours jumelles à New York. En 1987, lors de sa création, le Hamas fut prudemment encouragé par les services secrets israéliens, qui voyaient en cette organisation un contrepoids efficace face aux extrémistes du Fatah. La aussi, environs 20 ans plus tard, le Hamas, dont la charte politique prône la destruction de l’état hébreu, remporte haut la main les élections palestiniennes. «Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, nous pensions que la politique ‘diviser pour mieux régner’ qui avait si bien fonctionné par le passé, allait marcher cette fois encore» déclare Rafi Eitan, l’ancien directeur des opérations du Mossad[1].
Il n’y a donc pas d’opposition assez forte aujourd’hui pour jouer avec la ‘Realpolitik’. Zeev Magen reconnaît toutefois que les chiites veulent imposer aux sunnites leur interprétation de l’Islam en prouvant que celle-ci est la seule capable de vaincre Israël. Le succès de Nasrallah auprès de la rue arabe en juillet dernier joue en faveur de la vision chiite iranienne. Il n’y a pas de véritable gagnant dans la guerre de juillet, mais le départ de Dan Halutz de l’état major israélien a provoqué des manifestations de joies en plein cœur de Beyrouth. Le Hezbollah a résisté à Tsahal, et Tsahal n’a pas récupéré les soldats enlevés. Pour la rue arabe, Nasrallah est un héros.
«C’est comme la guerre de Kippour en 73, les arabes se sont crus les gagnants en raison du choc pétrolier» lance Ron Sch


